Le problème : tout extraordinaire n’est pas divin
L’article « Le miracle, preuve de véracité » a posé la définition de la muʿjiza. Mais une difficulté demeure : il existe bien des faits extraordinaires (khāriq al-ʿāda) qui ne sont pas des miracles. Comment ne pas confondre l’acte d’Allah qui authentifie un prophète avec d’autres phénomènes étonnants, voire trompeurs ?
La réponse du corpus est que l’extraordinaire seul ne suffit jamais. Ce qui qualifie un fait, ce sont des critères : la présence ou l’absence d’une revendication prophétique, la piété de celui par qui il se produit, et sa finalité. À partir de là se dessine une classification.
La muʿjiza
La muʿjiza est définie comme « un fait extraordinaire, appelant au bien et au bonheur, accompagné d’une revendication prophétique, et destiné à montrer la véracité de celui qui se déclare envoyé d’Allah ».
Elle réunit donc trois marques : l’extraordinaire, le défi (taḥaddī) lancé par le prophète, et l’incapacité des adversaires à le reproduire. C’est le défi qui la distingue de tous les autres faits merveilleux : sans revendication de prophétie, il n’y a pas de muʿjiza.
La karāma et l’irhāṣ
La karāma (« prodige ») est définie comme « la manifestation d’un fait extraordinaire de la part d’une personne non accompagnée d’une revendication prophétique ». Elle survient par un saint (walī), pieux et fidèle à la loi. Le corpus ajoute une condition décisive : si le fait n’est pas accompagné de foi et d’œuvres bonnes, il n’est pas une karāma mais un istidrāj.
L’irhāṣ est un fait extraordinaire qui précède la prophétie et l’annonce : « l’apparition d’un fait extraordinaire indiquant l’envoi prochain d’un prophète, avant sa mission ». Il se produit avant que le prophète ne soit chargé du message, comme un signe préparatoire. Certains le rattachent aux karāmāt, car avant la prophétie le futur prophète n’est pas encore au-dessus des saints.
L’istidrāj : le piège de l’extraordinaire
L’istidrāj est l’extraordinaire qui, loin d’être un honneur, est une mise à l’épreuve par la tromperie. Le corpus le décrit comme le fait qu’Allah « rend un serviteur exaucé de temps à autre, jusqu’au terme de sa vie, pour l’abandonner ensuite au malheur », ou encore comme le fait de « s’approcher du châtiment par un répit accordé peu à peu ».
Le critère est donc moral et final : le même type de phénomène peut honorer un pieux ou égarer un impie. Ce qui tranche n’est pas l’éclat du fait, mais la piété de celui qui en est le siège et le but vers lequel il conduit. L’istidrāj est ainsi un avertissement contre ceux qui jugent de la vérité d’une voie à ses prodiges.
La magie (siḥr) et les critères de distinction
La magie (siḥr) produit elle aussi des effets frappants, mais elle s’en distingue par sa nature et sa fin. Elle repose sur des procédés, des pactes ou des causes occultes, non sur un acte d’Allah accordé à un pieux ; elle ne s’accompagne d’aucune revendication prophétique véritable ; et sa finalité est l’emprise ou le mal.
On peut donc résumer les critères de distinction :
| Critère | Muʿjiza | Karāma | Irhāṣ | Istidrāj | Siḥr |
|---|---|---|---|---|---|
| Extraordinaire | oui | oui | oui | oui | oui |
| Revendication prophétique | oui | non | non | non | fausse |
| Piété du sujet | prophète | saint | futur prophète | impie | impie |
| Finalité | preuve de véracité | honneur du saint | annonce | tromperie | emprise |
À retenir
- L’extraordinaire seul ne prouve rien : ce sont les critères qui classent les faits.
- La muʿjiza est accompagnée d’une revendication prophétique et d’un défi.
- La karāma honore un saint sans revendication ; l’irhāṣ précède la mission.
- L’istidrāj est un piège : même l’extraordinaire peut égarer un impie.
- La magie se reconnaît à ses procédés, à l’absence de mission et à sa finalité mauvaise.