Deux sens du mot « moderne »
Le mot moderne s’emploie dans deux sens qu’il faut d’abord séparer.
Au sens historique, la philosophie moderne est celle qui commence avec Descartes et s’étend jusqu’à nous : elle succède à la philosophie médiévale et se caractérise par un retour au sujet pensant, par la mathématisation de la nature et par une confiance nouvelle dans la méthode.
Au sens doctrinal, « moderne » désigne un ensemble de présupposés souvent partagés par-delà les écoles : la nature se comprend sans référence à une finalité reçue, le monde forme un système clos sur lui-même, la raison humaine est autonome, et la religion devient une option parmi d’autres plutôt qu’un arrière-plan allant de soi.
La confusion des deux sens produit les caricatures. On traite alors « la philosophie moderne » comme un bloc irréligieux, alors que Descartes, Leibniz ou Berkeley étaient croyants, et que des auteurs modernes par la période — Kierkegaard, Newman, Bergson — ont contesté le cadre doctrinal dominant.
Le déplacement de fond
Ce qui change, ce n’est pas d’abord telle thèse, mais le point de départ. La pensée classique et le kalām partent de l’être : ce qui est, et pourquoi il est. Une grande part de la pensée moderne part du sujet : ce que je puis connaître avec certitude, et comment j’en rends compte.
De ce déplacement découlent plusieurs traits :
- la primauté de l’épistémologie sur la métaphysique ;
- la séparation d’une nature autonome et du surnaturel ;
- le désenchantement : le monde cesse d’être habité de significations et de fins ;
- l’idée d’un cadre immanent où l’explication ne fait plus appel au transcendant.
Ces traits ne sont pas des thèses démontrées : ils fonctionnent souvent comme des axiomes. C’est pourquoi l’analyse rigoureuse commence par les rendre explicites.
Ce que le kalām accorde et ce qu’il conteste
L’Ashʿarisme n’est pas l’ennemi de la raison. Al-Ghazālī établit les fondements par la démonstration, et le kalām partage avec les philosophes l’outillage logique : syllogisme, réduction à l’absurde, division des cas. Le désaccord ne porte donc pas sur l’usage de la raison, mais sur sa portée et sur ses présupposés.
Le kalām conteste notamment :
- que la nature soit un système clos : l’ordre du monde renvoie à une cause et à une volonté ;
- qu’il n’existe que le possible : il faut un être nécessaire par soi ;
- que la finalité soit une projection humaine : la sagesse divine est réelle ;
- que la raison puisse se passer de la révélation pour connaître les devoirs et l’au-delà.
Il accorde en revanche que la connaissance sensible et rationnelle est valable : le monde est intelligible, et ses régularités sont connaissables.
Comment lire cette série
Chaque article suit la même discipline :
- exposer la position dans ses propres termes et ses variantes ;
- identifier le présupposé métaphysique ou épistémologique engagé ;
- analyser à partir de notions ashʿarites pertinentes (contingence, nécessité, causalité, finalité, raison et révélation) ;
- distinguer la doctrine, la variante historique, la position d’un auteur et la simplification populaire.
On ne réfute jamais une position que l’on n’a pas d’abord comprise. L’objectif n’est pas de « gagner », mais de répondre aux idées par l’analyse.
À retenir
- « Moderne » a un sens historique et un sens doctrinal : les confondre produit des caricatures.
- Le déplacement majeur : de l’être au sujet, de la métaphysique à l’épistémologie.
- Les présupposés modernes (immanence, désenchantement, autonomie) ne sont pas toujours démontrés : ils tiennent souvent lieu d’axiomes.
- L’Ashʿarisme utilise la raison mais conteste sa portée et ses présupposés.