La thèse ashʿarite
Allah est le Créateur de tous les actes des serviteurs : la mécréance et la foi, l’obéissance et la désobéissance.
Les muʿtazilites soutenaient au contraire que l’homme crée ses propres actes. Les jabarites (fatalistes) soutenaient, à l’autre extrémité, que l’homme n’a aucun acte et que ses mouvements sont comme ceux des objets inanimés.
L’Ashʿarisme refuse ces deux extrêmes et tient une voie moyenne : Allah est le Créateur de l’acte, et l’homme l’acquiert (kasb). C’est ce qu’exprime le texte de base d’al-Nasafī : « Allah est Créateur des actes des serviteurs, et les serviteurs ont des actes acquis, par lesquels ils sont récompensés ou châtiés. »
Pourquoi Allah est le Créateur de tout acte
L’argument central est que Allah est la cause de toute existence. Aucun être ne sort du néant par lui-même ; toute existence est créée. Or les actes humains existent. Ils sont donc créés par Allah, comme le reste.
Un point précis : être « qualifié par une chose » n’est pas la même chose que « la créer ». Allah crée le noir et le blanc, mais il n’est pas dit noir ou blanc. De même, il crée l’acte, mais c’est l’homme qui en est qualifié — c’est lui qui se lève, mange ou vole. La création et la qualification sont deux points de vue distincts.
Pourquoi l’homme est véritablement agent
Il faut préserver la responsabilité, sans quoi la révélation, le commandement, la louange et le blâme perdraient tout sens. L’argument est l’évidence :
- Nous distinguons par nécessité la marche de celui qui avance de la tremblote de l’homme malade. La première est volontaire, la seconde ne l’est pas.
- Si l’homme n’avait aucun acte, il serait absurde de le charger d’obligations et de lui attribuer louange ou blâme.
Allah connaît et veut que le serviteur fasse ou délaisse par son choix. La nécessité de l’acte selon la science éternelle ne supprime pas le choix : elle le confirme. Comme le dit le commentateur, l’obligation par le choix réalise le choix, elle ne le contredit pas.
Le kasb, ou l’acte à deux faces
L’acte humain se présente donc sous deux points de vue :
- par la création (khalq), il se rattache à Allah ;
- par l’acquisition (kasb), il se rattache à l’homme.
L’image employée est celle d’une terre qui appartient à quelqu’un par la propriété et à un autre par l’usage. Un même effet peut être rapporté à deux causes par deux aspects différents. Le commentateur précise que le kasb est « l’emploi de sa capacité et de sa volonté en vue de l’acte », tandis que la création est l’existence de l’acte à sa suite.
Ce n’est pas une « association » (shirka) au sens où deux agents feraient la même chose : il n’y a pas deux créateurs du même acte, mais un seul acte saisi sous deux rapports.
Pourquoi l’acte mauvais est blâmable
Une objection surgit : si Allah crée l’acte mauvais, pourquoi l’homme est-il blâmé ?
La réponse distingue création et acquisition. Le Créateur est sage : tout ce qu’il crée a une fin bonne, même si nous ne la percevons pas — comme dans la création des choses nuisibles ou douloureuses. Mais le serviteur, lui, peut faire le bien ou le mal ; c’est son kasb du mal, accompagné de l’interdiction révélée, qui est blâmable et mérite la sanction.
Autrement dit : la création de l’acte mauvais, considérée du côté de la sagesse divine, a un sens ; l’acquisition de ce même acte par l’homme, considérée du côté de son choix et de la loi, est une faute.
À retenir
- Allah crée tous les actes ; l’homme les acquiert (kasb).
- Ni jabarisme (l’homme n’agit pas) ni muʿtazilisme (l’homme crée ses actes).
- La science et la volonté divines confirment le choix humain, elles ne l’abolissent pas.
- La distinction création / acquisition permet de concilier puissance d’Allah et responsabilité morale.