Un courant, des courants
L’existentialisme n’est pas une doctrine unique, mais un ensemble de philosophies qui placent au centre l’existence du sujet singulier : sa liberté, ses choix, son angoisse, sa responsabilité. Le mot est associé au XXᵉ siècle, mais la racine est chez Kierkegaard, qui oppose l’existence vécue du chrétien aux systèmes abstraits de Hegel.
Il faut distinguer au moins :
- un existentialisme chrétien (Kierkegaard, Gabriel Marcel), où l’existence est devant Dieu ;
- un existentialisme athée (Sartre, Camus), où l’homme est « condamné à être libre » dans un univers sans Dieu.
La thèse centrale de Sartre
Sartre formule une thèse devenue emblématique : l’existence précède l’essence. Pour un objet fabriqué, le concept précède l’objet — le menuisier a l’idée du tabouret avant de le faire. Pour l’homme, il n’en irait pas ainsi : il n’y aurait pas de « nature humaine » donnée d’avance, et l’homme se ferait par ses actes.
De là :
- la liberté radicale : aucun déterminisme naturel ni social ne me fixe ;
- la responsabilité totale : puisque je choisis, je réponds de ce que je suis ;
- l’angoisse : devant l’absence de repères donnés ;
- la mauvaise foi : le refus de reconnaître cette liberté, en s’abritant derrière un rôle ou une nature.
Camus, plus proche de l’absurde que de l’existentialisme, décrit le heurt entre le besoin de sens et le « silence déraisonnable » du monde. Sa réponse est la révolte lucide, non la foi — mais aussi non le suicide.
Le présupposé
L’existentialisme athée suppose que la liberté n’a de sens que sans essence donnée, et que toute nature fixée serait une aliénation. Cette prémisse est décisive : elle fait de la transcendance un ennemi de la liberté.
Or, c’est précisément ce qu’il faut examiner. Être créé avec une nature est-il une entrave, ou la condition même d’une liberté réelle ? Une liberté sans nature est-elle une liberté, ou un vertige sans contenu ?
L’analyse ashʿarite
Le kalām propose une anthropologie où l’homme a bien une nature créée : il est possible par lui-même, dépendant, doué d’une âme, fait pour connaître et adorer son Créateur. Mais cette nature n’abolit pas la liberté ; elle la rend possible.
- L’existence n’est pas première : elle est reçue. L’homme ne se donne pas l’être ; il le reçoit d’un être nécessaire. L’existence « précède l’essence » seulement au sens d’une priorité d’analyse, non d’une autocréation.
- La responsabilité est réelle : le kalām affirme le taklīf, le fait que l’homme est responsable devant Allah. La doctrine du kasb articule justement l’action d’Allah et l’acquisition humaine (voir « La capacité avec l’acte »).
- L’angoisse n’est pas une impasse : elle devient, chez Kierkegaard, un chemin vers la foi ; dans le kalām, elle rappelle la finitude et le besoin de secours.
- La liberté véritable n’est pas l’absence de toute détermination, mais l’orientation vers ce pour quoi l’homme est fait. La servitude n’est pas le fait d’être créé, mais celle des passions qui détournent de la fin.
L’existentialisme a raison de refuser un homme réduit à une chose, et de refuser une morale « sérieuse » qui nie la responsabilité. Il a tort de conclure que toute nature reçue est une prison.
À ne pas confondre
- Existentialisme athée et chrétien : le mot recouvre des positions opposées sur Dieu.
- Liberté et absence de nature : on peut être libre selon une nature, non contre elle.
- Angoisse et désespoir : chez Kierkegaard, l’angoisse peut mener à la foi.
À retenir
- L’existentialisme place l’existence singulière, la liberté et l’angoisse au centre.
- Sartre : l’existence précède l’essence ; liberté radicale, responsabilité totale, mauvaise foi.
- Son présupposé : toute nature donnée serait une aliénation.
- Le kalām affirme une nature créée sans nier la liberté : le taklīf et le kasb articulent responsabilité et dépendance.