L’idée et l’idéologie
L’idée que les savoirs et les techniques progressent est vraie et précieuse. On peut même parler d’un progrès moral réel sur certains points — l’abolition de l’esclavage, la reconnaissance de droits.
L’idéologie du progrès commence quand on ajoute trois thèses :
- l’histoire a une direction nécessaire vers le mieux ;
- ce mouvement est irréversible et porté par des lois ;
- le progrès technique et scientifique finira par résoudre les problèmes humains fondamentaux.
C’est la version de Condorcet, qui voit l’humanité s’avancer indéfiniment vers la vérité et le bonheur, et d’Auguste Comte, qui décrit l’humanité passant par trois états — théologique, métaphysique, positif — le dernier étant le règne de la science.
Les difficultés
- Le XXᵉ siècle a montré que la science peut servir les pires violences ; la technique n’engage pas la sagesse.
- Le progrès n’est pas nécessaire : des civilisations régressent ; d’autres régressent moralement tout en progressant techniquement.
- La « loi » du progrès n’est jamais démontrée ; elle est une philosophie de l’histoire, non une conclusion scientifique.
- Le progrès moral lui-même a besoin d’une norme : par rapport à quoi progresserait-on ? On ne peut mesurer un progrès sans une fin.
Le présupposé
L’idéologie du progrès reporte sur l’histoire ce que la théologie attribuait à la providence : une orientation vers un terme. Elle est, comme l’a montré Karl Löwith, une sécularisation de l’eschatologie. Le cadre immanent a besoin d’une direction ; il la prend à la pensée religieuse qu’il prétend avoir dépassée.
L’analyse ashʿarite
Le kalām propose une autre lecture du temps :
- La temporalité est créée : le temps n’est pas un cadre divin, il est un mode d’être des créatures.
- L’histoire n’a pas de loi immanente de perfectionnement : elle est le lieu de l’épreuve, de l’alternance des peuples et des civilisations.
- La finitude est réelle : tout ce qui commence finit par périr ; la mort est le terme certain.
- La vraie fin dépasse l’histoire : l’accomplissement n’est pas dans un avenir intramondain, mais dans l’au-delà.
Cela ne conduit pas au fatalisme. Le kalām valorise l’effort, la justice et le bien ; il encourage la connaissance utile. Mais il refuse d’identifier le salut avec le progrès. La technique peut améliorer les conditions de vie ; elle ne change pas le cœur, ni le destin ultime.
Le progrès réel doit donc être mesuré par une fin. Sans fin, le « progrès » devient un mouvement sans direction, capable de justifier tous les sacrifices au nom d’un avenir mythique.
À ne pas confondre
- Progrès relatif et idéologie : on peut reconnaître des progrès réels sans croire à une loi de perfectionnement.
- Providence et histoire : la providence n’est pas l’avenir garanti d’un développement autonome.
- Critique de l’idéologie et refus du mieux : analyser une croyance n’est pas renoncer à améliorer.
À retenir
- L’idéologie du progrès ajoute à l’idée de progrès une direction nécessaire et un salut par la technique.
- Le XXᵉ siècle et la notion de norme rendent l’idéologie problematic.
- Elle sécularise l’eschatologie, en gardant une direction sans terme transcendant.
- Le kalām situe la fin hors de l’histoire et mesure le progrès par une fin.