Trois individualisme
Le mot individualisme ne désigne pas l’égoïsme. Il faut le décomposer :
- Individualisme politique : la société est faite d’individus qui ont des droits, et dont le consentement fonde l’autorité. Héritier de Hobbes, Locke et des révolutions modernes.
- Individualisme éthique : l’individu est la source légitime de ses propres fins ; il a le droit de tracer sa vie comme il l’entend.
- Individualisme expressif (Taylor) : il ne suffit pas d’être libre ; il faut être authentique, fidèle à son moi propre, et réaliser son originalité.
L’individualisme expressif, en particulier, transforme la question morale : la fidélité à soi-même peut entrer en tension avec toute norme reçue.
Le présupposé
L’individualisme moderne suppose que l’individu est premier par rapport à la communauté et à l’ordre du monde. La société est un construit destiné à protéger des fins déjà données dans l’individu.
Or cette priorité est discutable : le langage, la pensée, la morale et l’identité d’une personne se forment dans une communauté et une tradition. Un « moi » entièrement pré-social est peut-être une fiction aussi grande que le « moi » entièrement social.
L’analyse ashʿarite
Le kalām situe la personne dans un réseau de relations réelles :
- elle est créée : elle ne se donne ni l’être ni ses facultés ;
- elle est chargée de devoirs (taklīf) : sa responsabilité est individuelle, nul ne porte le fardeau d’un autre ;
- elle appartient à une communauté de foi (umma) dont l’ordre n’est pas un accident, mais une institution voulue ;
- elle est orientée vers une fin qui la dépasse : connaître et adorer son Créateur.
Il en résulte une position nuancée :
- L’individu est réel et responsable : le kalām refuse le collectivisme qui dissoudrait la personne. Chacun rendra compte pour soi.
- Mais il n’est pas autosuffisant : sa raison, sa langue, sa morale, sa survie même dépendent d’Allah et, dans l’ordre des causes, de la communauté.
- L’authenticité n’est pas une valeur ultime : être fidèle à soi n’a de sens que si le « soi » est orienté vers ce pour quoi il est fait. L’authenticité d’un soi fermé à sa fin est une forme d’aliénation, non de libération.
Le kalām ne condamne donc pas toute forme d’individualité. Il distingue la personne responsable, qui est affirmée, et l’individu autosuffisant, qui est une illusion. L’imāmat et l’ijmāʿ (traités dans « L’imāmat et le califat » et « L’accord des savants ») montrent l’importance réellement accordée à l’ordre communautaire.
À ne pas confondre
- Individualisme et égoïsme : on peut être individualiste au sens politique sans être égoïste.
- Personne et individu autosuffisant : le kalām affirme la première, conteste le second.
- Communauté et collectivisme : la umma n’abolit pas la responsabilité personnelle.
À retenir
- Trois individualismes : politique, éthique, expressif.
- Son présupposé : l’individu est premier ; or la personne se forme dans une communauté et une tradition.
- Le kalām affirme la responsabilité individuelle et la umma comme ordre voulu.
- L’authenticité n’est une valeur que si le soi est orienté vers sa fin.