Le déterminisme

Le déterminisme est la thèse selon laquelle, pour tout événement, les conditions antérieures et les lois de la nature déterminent son occurrence. Laplace en a donné l’image célèbre : une intelligence connaissant toutes les positions et vitesses des particules pourrait prédire l’avenir et rétrodire le passé.

Il faut distinguer plusieurs déterminismes :

  • Le déterminisme physique : celui des théories physiques.
  • Le déterminisme psychologique : nos désirs et croyances déterminent nos choix.
  • Le déterminisme théologique : le décret divin détermine tout (le qadar).

Ces thèses ne coïncident pas, mais elles convergent vers la même inquiétude : si tout est déterminé, comment l’homme peut-il être libre et responsable ?

Les réponses modernes

  • L’incompatibilisme : liberté et déterminisme s’excluent. Le libertarisme (philosophique) postule un libre arbitre non déterminé ; le dur déterminisme accepte que la responsabilité soit une illusion.
  • Le compatibilisme (Hobbes, Hume, Dennett) : être libre, c’est agir selon ses désirs, sans contrainte externe, même si ces désirs sont déterminés. La responsabilité consiste alors en la réponse aux raisons.
  • Les neurosciences : l’expérience de Libet semble montrer que l’activité cérébrale précède la conscience de décider, ce qui nourrit l’argument que la « décision consciente » serait un épiphénomène.

Chacune de ces réponses est contestée. L’expérience de Libet, en particulier, est diversement interprétée et ne tranche pas à elle seule la question philosophique.

L’analyse ashʿarite

Le kalām affronte cette question depuis longtemps, avec la doctrine du qadar (le décret) et du kasb (l’acquisition).

  • Tout est créé par Allah, y compris les actes de l’homme. Rien dans le monde n’échappe à son décret.
  • L’homme acquiert son acte : il l’accomplit réellement, le voulant et le réalisant, de sorte qu’il en est responsable. Le kasb n’est pas une « liberté créatrice », mais une réelle attribution de l’acte à l’agent.
  • Le taklīf est réel : si l’homme n’avait aucun rapport réel à son acte, commandement et châtiment seraient injustes. Le kalām rejette donc à la fois le jabarisme (tout est contraint) et le muʿtazilisme (l’homme crée ses actes en autonomie).

La difficulté — comment concilier décret et responsabilité — n’est pas résolue par une formule, mais maintenue : le kalām affirme les deux termes et refuse de sacrifier l’un à l’autre. C’est là une position exigeante, parfois qualifiée de mystère, mais qui préserve ce que l’expérience et la révélation imposent.

Différence avec le déterminisme moderne

Le déterminisme de Laplace est immanent : il fait des lois physiques aveugles la cause de tout. Le qadar est voulu : il procède d’une volonté et d’une science, non d’un mécanisme aveugle. De plus, la « capacité » que l’homme exerce selon le kalām est donnée par Dieu au moment de l’acte : elle n’est ni une puissance autonome, ni une pure passivité.

Enfin, sur la responsabilité, le kalām fournit ce que le dur déterminisme doit abandonner : une raison de tenir l’agent pour auteur de son acte, sans en faire une cause première.

À ne pas confondre

  • Déterminisme et fatalisme : déterminer n’est pas dispenser d’agir ; le fatalisme est une conclusion pratique, non la thèse elle-même.
  • Compatibilisme et kasb : les deux cherchent une conciliation, mais le second est théologique.
  • Neuroscience et philosophie : un résultat expérimental ne clôt pas un débat conceptuel.

À retenir

  • Le déterminisme affirme que tout état du monde est déterminé ; les réponses vont de l’illusion au compatibilisme.
  • Le kalām distingue qadar (décret) et kasb (acquisition) : l’acte est créé par Allah et réellement attribué à l’homme.
  • Il refuse jabarisme et muʿtazilisme : ni pure contrainte, ni autonomie créatrice.
  • Le décret est voulu et connu, non un mécanisme aveugle ; la responsabilité est préservée.