Une information qui ne peut être concertée

Parmi les causes de la connaissance figure le rapport véridique (al-khabar al-ṣādiq). Sa forme la plus forte est le rapport massivement transmis (al-khabar al-mutawātir). Al-Jurjānī le définit comme l’information établie sur les langues d’un peuple dont on ne peut concevoir qu’il se soit concerté pour mentir, en raison de son grand nombre ou de son intégrité. Le nom vient de ce que ce rapport ne survient pas d’un coup, mais de manière successive et continue (tawātur), de génération en génération.

Les conditions du mutawātir

Pour que le rapport soit massivement transmis, plusieurs conditions doivent être réunies :

  1. Le nombre : les transmetteurs doivent être assez nombreux pour qu’une entente sur le mensonge soit inconcevable.
  2. La continuité : la chaîne doit se poursuivre à chaque génération, sans interruption.
  3. L’intégrité : les transmetteurs doivent être dignes de confiance.
  4. L’accord sur le fait rapporté : ils doivent tous rapporter la même chose, avec la même certitude.
  5. La certitude des transmetteurs eux-mêmes : ce qu’ils rapportent doit reposer, à chaque niveau, sur un savoir certain et non sur une conjecture.

Si l’une de ces conditions manque, le rapport descend au rang de rapport isolé (khabar wāḥid), qui produit une présomption et non une certitude.

Lafẓī et maʿnawī

On distingue deux modalités :

  • Mutawātir lafẓī : les transmetteurs rapportent la même formulation, mot pour mot. C’est le cas du Coran, dont le texte est transmis à la lettre.
  • Mutawātir maʿnawī : les formulations diffèrent, mais le contenu commun se retrouve dans un si grand nombre de rapports que l’accord fortuit est exclu. C’est ainsi que sont établies, par exemple, les grandes lignes de la vie de notre maître Muhammad ﷺ.

Ce que le mutawātir fonde

Le rapport massivement transmis n’est pas une curiosité de logicien : il est le fondement historique de la religion.

  • Il établit la transmission du Coran et son caractère intact.
  • Il établit les pratiques essentielles et les grands faits de la Sunna.
  • Il établit les faits historiques incontestables : l’existence des prophètes antérieurs, des empires, des contrées lointaines.

C’est pourquoi il joue un rôle décisif dans la preuve de la prophétie : que notre maître Muhammad ﷺ ait revendiqué la prophétie et produit un miracle est connu par tawātur.

Pourquoi une certitude nécessaire

La certitude qu’il produit n’est pas le résultat d’un calcul savant : elle est nécessaire. L’esprit ne peut pas ne pas l’accorder, de la même manière qu’il ne peut nier une évidence sensible. Personne ne doute sérieusement de l’existence d’une ville qu’il n’a jamais vue, dès lors qu’elle lui est attestée par une foule impossible à concerter.

Le rapport massivement transmis se situe donc à la jointure des deux ordres : il vient de l’extérieur, comme un témoignage, mais il s’impose comme une évidence, sans examen. C’est ce qui lui donne sa force en matière de croyance.

À retenir

  • Le mutawātir est une information transmise par un nombre tel que la concertation dans le mensonge est inconcevable.
  • Conditions : nombre, continuité, intégrité, accord, certitude.
  • Lafẓī : même formulation (le Coran) ; maʿnawī : même contenu à travers des formulations diverses.
  • Il fonde le Coran, la Sunna et l’histoire, et produit une certitude nécessaire.
  • En deçà, le rapport isolé ne donne qu’une présomption.