Trois réductionnismes
Le mot réductionnisme désigne au moins trois choses :
- Réduction explicative : expliquer un phénomène de niveau supérieur par les mécanismes du niveau inférieur. C’est une méthode scientifique légitime.
- Réduction ontologique : tout ce qui existe est finalement composé d’un seul type de constituants. C’est une thèse métaphysique.
- Réduction épistémique : toute connaissance véritable est réductible à la connaissance des niveaux inférieurs. C’est une thèse sur le savoir.
La confusion la plus répandue consiste à passer du succès du premier (méthode) à la vérité du second (ontologie), puis à en tirer le troisième (épistémologie).
Le paradoxe de la réduction
Il faut faire une distinction décisive, celle de la description et du sens.
On peut parfaitement décrire un concert en termes d’ondes et de neurones : cela n’épuise pas ce qu’on appelle écouter une musique. De même, décrire la douleur comme l’activation de fibres C n’aborde pas ce qui fait que la douleur fait mal. Thomas Nagel a montré qu’une description objective complète peut manquer irréductiblement ce qu’il y a à être un sujet.
Cette irréductibilité n’est pas un appel au mystère. Elle note que le niveau où un phénomène a son sens n’est pas toujours le niveau de ses composants.
L’analyse ashʿarite
Le kalām distingue l’essence (dhāt), l’attribut (ṣifa) et l’accident (ʿaraḍ). Cette grille fournit un outil précis :
- un accident suppose un support, mais l’ensemble formé par le support et l’accident n’est pas réductible à l’un de ses termes ;
- la connaissance (ʿilm) est un accident réel, dont le contenu — le connu — a une réalité qui ne se confond pas avec les particules qui la portent ;
- la puissance et la volonté ne sont pas des additions décoratives : elles appartiennent à l’ordre du réel.
Sur cette base, le réductionnisme ontologique est contesté non par sentimentalisme, mais parce qu’il efface des différences réelles. Si « être une intention » et « être une configuration de neurones » étaient simplement la même chose, on ne pourrait plus distinguer une intention d’une autre, ni une intention d’un spasme. Or nous les distinguons avec certitude.
De plus, la chaîne de la réduction s’arrête sur un constat de contingence : chaque niveau dépend d’un autre, et l’ensemble n’existe pas nécessairement. Le niveau « fondamental » est lui-même possible, et renvoie au-delà de lui.
À ne pas confondre
- Analyse et réduction : on peut décomposer sans nier que l’ensemble a ses propriétés propres.
- Réduction explicative et ontologique : expliquer par le bas n’est pas prétendre que seul le bas existe.
- Irréductibilité et obscurité : dire qu’un sens n’est pas réductible n’est pas renoncer à le comprendre.
À retenir
- Distinguer réduction explicative, ontologique et épistémique.
- Du succès d’une méthode on ne déduit pas la vérité d’une ontologie.
- La description objective n’épuise pas toujours le sens du phénomène.
- La grille essence / attribut / accident montre que des différences réelles seraient effacées par la réduction ; la chaîne reste contingente.