Les deux principes

Parmi les adversaires du tawḥīd, le kalām range les dualistes : les majūs (zoroastriens) et les manichéens, qui posent deux principes éternels et opposés. Selon eux, l’un est principe de lumière et de bien, l’autre principe de ténèbres et de mal ; le monde résulte de leur mélange et de leur lutte.

Leur motif n’est pas absurde au départ : constatant le bien et le mal mêlés dans le monde, ils préfèrent en attribuer la source à deux causes plutôt qu’à une seule. C’est précisément cette inférence qu’il faut examiner.

Premier argument : l’unité de l’ordre du monde

Le monde n’est pas un champ de bataille indécis ; il est un ensemble réglé. Les parties s’y accordent : les cieux, les éléments, les vivants forment un ordre unique, aux lois constantes, où les mêmes causes produisent les mêmes effets. Or deux principes opposés produiraient un monde divisé, où chaque puissance imposerait sa loi et contredirait l’autre.

S’ils ne s’opposaient pas, ils ne seraient pas deux principes adverses ; s’ils s’opposent, ils ne peuvent concourir à un ordre commun. Un ordre un trahit donc un principe un. C’est le même raisonnement que l’unicité oppose à l’hypothèse de deux créateurs : deux volontés contraires ne composent pas un cosmos cohérent.

Deuxième argument : la composition des deux principes

Supposons deux principes éternels. Ou bien ils diffèrent, ou bien ils ne diffèrent pas.

  • S’ils ne diffèrent en rien, ils ne sont pas deux : c’est l’argument déjà établi contre un second dieu.
  • S’ils diffèrent, cette différence est soit une négation, soit un attribut. Mais une pure négation ne fonde pas un être ; et un attribut distinct de l’essence introduit en chacun d’eux une composition — une essence et une propriété. Or le composé dépend de ses parties et n’est pas nécessaire par soi.

Ainsi chacun des deux principes serait ou bien non nécessaire, ou bien composé : dans les deux cas, il ne peut être le principe premier et éternel que les dualistes revendiquent.

L’argument de la dépendance réciproque

Le dualisme se heurte encore à un écueil : ses deux principes sont pensés en relation l’un à l’autre — lumière contre ténèbres, bien contre mal. Or la relation est une dépendance. Chacun ne serait ce qu’il est que par rapport à l’autre, donc aucun ne serait indépendant. Le véritable premier ne peut dépendre de rien ; deux êtres qui se définissent l’un par l’autre ne peuvent donc pas être tous deux premiers.

Si l’on objecte qu’ils sont indépendants, alors ils ne sont plus opposés ni en lutte, et l’hypothèse perd son contenu : le mal n’aurait plus de principe propre.

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La conséquence est double. D’une part, l’unité de l’ordre atteste un Ordonnateur unique. D’autre part, la simplicité exigée de tout être nécessaire interdit deux principes éternels. Le dualisme ne résout donc pas le problème du mal ; il ne fait que le déplacer, en le doublant d’un second dieu impossible.

Reste, pour le croyant, la vraie question : si Allah est unique, d’où vient le mal ? Elle ne se résout pas par deux principes, mais par la sagesse d’un seul Créateur, dont les desseins dépassent notre vue.

À retenir

  • Les dualistes posent deux principes éternels : lumière et ténèbres.
  • L’unité de l’ordre du monde renvoie à un principe unique.
  • Deux principes qui diffèrent sont composés ; qui ne diffèrent pas ne sont pas deux.
  • Le dualisme introduit une dépendance réciproque incompatible avec un premier absolu.
  • Le problème du mal ne se résout pas par un second dieu, mais par la sagesse du Créateur.