Trois sens du sécularisme

Comme souvent, le mot recouvre plusieurs choses :

  1. La sécularisation : un processus historique par lequel la religion recule de la vie sociale — baisse de la pratique, recul de l’influence institutionnelle.
  2. Le sécularisme politique : une organisation de la société où l’État ne se fonde pas sur une religion officielle et où les citoyens de convictions diverses coexistent (laïcité, séparation, neutralité).
  3. Le sécularisme idéologique : une philosophie qui voit dans la religion un phénomène privé, pré-scientifique ou nuisible, et qui vise à la reléguer, voire à l’éliminer de l’espace public.

Ces trois niveaux ne vont pas nécessairement ensemble. On peut défendre la coexistence paisible (2) sans adhérer à l’idéologie (3), et l’on peut constater la sécularisation (1) sans la juger bonne.

Charles Taylor distingue en outre trois « sécularités » : la transformation des espaces publics, la baisse des croyances et pratiques, et surtout la troisième : un état de culture où la foi n’est plus l’arrière-plan allant de soi.

Le présupposé

Le sécularisme idéologique présuppose que le religieux est par nature source de conflit et étranger à la raison publique. Il présuppose aussi une distinction nette entre le public et le privé, entre « cette vie » et une vie future — distinction qui n’a pas existé partout et qui est elle-même l’objet d’un choix.

Or l’histoire ne confirme pas toujours le lien supposé entre sécularisation et paix ; la grande crise du XXᵉ siècle fut largement le fait d’idéologies séculières.

L’analyse ashʿarite

Le kalām ne confond pas le religieux et le politique : la direction de la communauté (imāmat) est un sujet traité avec prudence, et le corpus ashʿarite reconnaît la légitimité d’un ordre civil. Mais il ne réduit pas non plus la religion à une affaire privée, car l’islam est une loi qui règle les devoirs.

Il distingue donc soigneusement :

  • la coexistence entre convictions : elle est possible et louable ; nul n’est contraint en religion ;
  • la neutralité de l’État : question pratique qui admet des solutions diverses ;
  • la privatisation de la foi : thèse qui contredit l’idée que la Loi règle la vie, y compris publique.

Le kalām insiste sur un point précis : l’ordre juste ne tient pas de lui-même. Si la société se coupe de toute fin transcendante, elle doit fonder ses normes sur la seule volonté collective. Cela a un coût : les droits et les valeurs deviennent révisables.

Enfin, le sécularisme idéologique partage avec le scientisme une même erreur : traiter une position philosophique sur le monde (l’absence de Dieu) comme une évidence neutre, alors qu’il s’agit d’une thèse.

À ne pas confondre

  • Sécularisation et sécularisme : le processus et la doctrine diffèrent.
  • Laïcité et hostilité au religieux : la première organise la coexistence ; la seconde est une position.
  • Vie publique et foi privée : on peut agir publiquement selon sa foi sans imposer une religion.

À retenir

  • Le sécularisme a trois sens : processus, organisation, idéologie.
  • Ils ne vont pas ensemble ; le troisième présuppose que le religieux est source de conflit et extérieur à la raison.
  • Le kalām distingue coexistence, neutralité et privatisation.
  • Sans fin transcendante, l’ordre doit fonder ses normes sur la seule volonté collective, donc révisable.