Le vocabulaire de l’être

Le kalām partage avec la philosophie un vocabulaire pour décrire ce qui existe, mais il le réordonne autour d’une idée directrice : tout existant est soit nécessaire par soi, soit possible et donc dépendant. Avant de prouver l’existence d’Allah, il faut donc fixer le sens précis de « substance », « accident », « apparu » et « éternel ».

Ces mots ont un sens courant et un sens technique ; le désaccord vient presque toujours de leur confusion. Les définitions ci-dessous suivent l’usage des théologiens.

Substance, corps et accident

FrançaisArabeDéfinition
Substanceجوهر (jawhar)Essence qui, lorsqu’elle existe concrètement, n’est pas dans un sujet : elle subsiste par elle-même et sert de support, par opposition à ce qui ne peut exister qu’en un autre.
Accidentعرض (ʿaraḍ)Existant qui a besoin d’un lieu pour se réaliser, comme la couleur a besoin d’un corps qui la porte ; il ne se maintient pas par soi et ne dure pas de lui-même.
Corpsجسم (jism)Substance susceptible de recevoir les trois dimensions ; ou, pour d’autres, le composé formé de substances, donc une grandeur étendue.

La distinction décisive est celle du support : la substance se tient, l’accident est porté. C’est elle qui permettra d’établir qu’Allah n’est ni un corps ni un accident, puisqu’il ne dépend d’aucun support.

L’apparu et l’éternel

FrançaisArabeDéfinition
Apparuحادث (ḥādith)Ce qui est précédé par le néant : son existence vient après son absence. On distingue le ḥudūth temporel (être précédé par le néant) du ḥudūth essentiel (simple indigence envers un autre).
Éternelقديم (qadīm)Ce dont l’existence n’est pas précédée par le néant (éternel par le temps) ; et, plus fort, ce dont l’existence ne vient pas d’un autre (éternel par l’essence).

Tout ce qui est éternel par l’essence est éternel par le temps, mais l’inverse est faux : le monde peut n’avoir pas de commencement et pourtant dépendre d’un autre. C’est cette distinction qui empêche de confondre l’éternité d’Allah avec une simple absence de début.

Nécessaire et possible

FrançaisArabeDéfinition
Nécessaireواجب الوجود (wājib al-wujūd)L’existant dont l’impossibilité de ne pas être vient de son essence même et non d’un autre : son être est exigé par ce qu’il est, sans emprunt.
Possible / contingentممكن (mumkin)Ce dont l’essence n’exige ni l’être ni le néant : il peut également exister ou ne pas exister, et a donc besoin d’un déterminant qui fasse pencher la balance.

Le possible, en tant que tel, n’est jamais déterminé par lui-même : ce qui le fait exister est extérieur à son essence. C’est de cette indigence que procède la preuve de l’existence d’un être nécessaire.

Essence, attribut et néant

FrançaisArabeDéfinition
Essenceذات (dhāt)La chose elle-même, son identité considérée indépendamment de tout ce qui lui est étranger ; on appelle essentiel ce qui lui est propre et la distingue de tout le reste.
Attributصفة (ṣifa)Qualité réelle subsistant en l’essence ; on distingue les attributs de l’essence, dont on ne peut décrire Allah par le contraire (comme la puissance), et les attributs des actes, dont le contraire est concevable (comme la satisfaction ou la colère).
Néantعدم (ʿadam)Absence pure d’existence, qui n’a aucune réalité propre ; il n’est pas une « chose », mais il entre dans la définition de l’apparu comme ce après quoi l’être survient.

Le néant ne s’oppose pas à l’être comme deux réalités de même rang : il marque seulement le manque. C’est pourquoi créer n’est pas tirer quelque chose d’un matériau préexistant, mais faire exister ce qui n’était pas.

À retenir

  • Substance se tient par soi, accident n’existe que dans un support.
  • Apparu (ḥādith) et éternel (qadīm) se distinguent selon l’antériorité du néant et selon la dépendance.
  • Le nécessaire tient l’être de son essence ; le possible a besoin d’un déterminant.
  • Essence et attributs sont réels ; on ne peut décrire Allah par le contraire des attributs de l’essence.