Une science sans limite
Allah est savant (ʿālim). Le texte révélé affirme que rien ne lui échappe : ni les choses grandes, ni les choses infimes, ni ce qui est caché dans les poitrines. Sa science n’est pas partielle ; elle embrasse l’ensemble de ce qui est connaissable.
Mais cette affirmation, simple en apparence, a nourri deux disputes de fond. La première oppose les ashʿarites aux philosophes ; la seconde, aux muʿtazilites. Dans les deux cas, la question porte sur la science du particulier (al-juzʾiyyāt).
La thèse des philosophes
Les philosophes soutenaient qu’Allah ne connaît que les universaux (al-kulliyyāt) : les genres, les espèces, les lois générales. Il connaîtrait « l’homme en tant que tel », mais non Zayd ni ʿAmr dans leur singularité.
Leur raison : le particulier change. Si Allah le connaissait comme particulier, sa science suivrait ces changements, et un changement dans la science serait un changement dans le connaissant. Or Allah est immuable. De plus, multiplier les objets connus semblerait introduire une multiplicité en lui.
Réfutation par l’ordre du monde
L’argument décisif est celui de l’agencement. Le monde est ordonné dans ses moindres détails : chaque partie est placée à la mesure exacte de sa fonction. Or un ordre déterminé entre des singuliers ne peut procéder d’une connaissance qui ne saisirait que des universaux.
Si Allah ne connaissait pas les particuliers, il ne connaîtrait ni tel homme, ni tel prophète, ni les invocations qu’on lui adresse. Ce serait contredire à la fois la révélation et la notion même de providence. Un savoir qui ignore les singuliers n’est pas un savoir parfait.
La thèse muʿtazilite
Les muʿtazilites, eux, admettaient qu’Allah connaît les particuliers, mais ils soutenaient que cette science n’est pas éternelle : elle serait apparue (ḥāditha) au moment où le particulier existe, puisque connaître une chose qui n’est pas encore n’aurait pas de sens.
Ils craignaient qu’une science éternelle des particuliers ne fasse d’Allah le lieu de choses apparues.
Réfutation : le changement est dans le connu
La réponse tient à une observation décisive : la science ne subit pas les états de son objet. Considérons un homme qui sait d’abord « Zayd viendra », puis « Zayd est venu ». Sa science, comme relation, n’a pas changé de nature : ce qui a changé, c’est l’état de Zayd.
De même, Allah sait de toute éternité que Zayd existera à tel moment et dans tel état. Sa science est une, éternelle, embrassant tous les temps d’un seul regard. Ce n’est pas le connaissant qui se transforme, c’est le connu qui passe d’un état à l’autre. Connaître l’apparu n’implique pas être apparu — sinon toute connaissance d’une chose apparue serait elle-même apparue.
Science de soi et science de tout
Allah se connaît lui-même, et il connaît tout le reste. Cette science ne se multiplie pas avec ses objets : elle est un attribut unique qui atteint chaque chose selon ce qu’elle est. L’erreur commune aux deux adversaires est d’avoir imaginé la science divine sur le modèle de la nôtre, successive, fragmentaire et dépendante de son objet.
À retenir
- Allah est savant ; sa science embrasse universaux et particuliers.
- Les philosophes la limitaient aux universaux ; l’ordre du monde prouve qu’il connaît les singuliers.
- Les muʿtazilites en faisaient une science apparue ; or la science est éternelle.
- Le changement est dans l’objet connu, non dans la science ni dans le connaissant.
- Allah se connaît et connaît tout, par un attribut unique et immuable.