Une question qui a divisé
La question de la parole d’Allah est l’une des plus disputées de l’histoire musulmane. Les jahimites soutenaient que le Coran est créé ; al-Ashʿarī y consacre plusieurs chapitres de l’al-Ibāna, et al-Ghazālī y voit une question décisive.
La position ashʿarite tient en deux affirmations complémentaires :
- Allah est éternellement parlant ; sa parole est un attribut éternel, non un acte apparu.
- Le Coran que nous récitons n’est pas créé en tant qu’il est la parole d’Allah, mais les lettres et les sons par lesquels il est exprimé sont, eux, créés.
Pourquoi Allah est éternellement parlant
Al-Ashʿarī argumente à partir du commandement : « Le ciel et la terre tiennent par son ordre » ; or l’ordre d’Allah est sa parole. Et le Coran distingue « la création et l’ordre » : si la création est créée, l’ordre, qui lui est opposé, ne l’est pas.
Il ajoute un argument de perfection : le silence et le défaut sont l’opposé de la parole. Or Allah est exempt de tout défaut. De même qu’il est éternellement savant, il est éternellement parlant. Un autre argument s’appuie sur l’infinité des « paroles d’Allah » : si les océans étaient de l’encre, ils s’épuiseraient avant que les paroles d’Allah ne s’épuisent. Ce qui est inépuisable ne saurait être un ensemble fini d’événements créés.
Le problème : comment la parole peut-elle être éternelle ?
Une difficulté surgit. Chez nous, la parole est faite de sons et de lettres, qui sont des événements apparus. Si la parole d’Allah était faite de sons et de lettres, elle serait apparue, et Allah ne peut être le lieu d’événements apparus.
Al-Ghazālī expose alors la distinction décisive, entre :
- le kalām al-nafs, la parole intérieure : le sens signifié qui réside dans l’âme, distinct des mots ;
- les lettres et les sons, qui sont des indications de cette parole intérieure.
L’expérience commune atteste l’existence de cette parole intérieure : on dit « j’ai composé en moi-même une parole », ou « tel a en son for intérieur une parole qu’il veut prononcer ». Le poète l’exprime : « la parole est dans le cœur, et la langue n’en est que l’indicateur ».
L’argument le plus net est celui de l’ordre : un maître peut ordonner à son serviteur « lève-toi » sans vouloir qu’il se lève — par exemple pour le confondre devant le roi. Il est pourtant réellement en train d’ordonner. Or l’ordre n’est pas la volonté que l’ordre soit exécuté : c’est la requête elle-même qui est la parole. Il existe donc un sens qui est la parole, distinct de la science, de la volonté et des sons.
Application à Allah
Ce sens — la parole intérieure — n’implique ni son, ni lettre, ni changement. Il peut donc être éternel en Allah. Les lettres, elles, sont apparues ; elles sont des indications de la parole éternelle, et l’indication n’est pas la chose indiquée. Comme l’effet créé indique sa cause éternelle, les lettres créées peuvent indiquer une parole éternelle.
C’est pourquoi l’on dit : le Coran est la parole d’Allah, non créé, tandis que nos récitations, nos écritures et nos voix sont créées.
Réfutation de l’objection jahimite
Al-Ashʿarī répond aussi à ceux qui disaient que la parole d’Allah aurait été « contenue » dans un corps créé — la bouche de Marie, ou un buisson. Il montre l’absurdité : si la parole d’Allah était créée dans un buisson, c’est le buisson qui aurait dit « Je suis Allah », et non Allah. La parole d’Allah ne saurait être portée par une créature comme une qualité résidant en elle.
À retenir
- Allah est éternellement parlant ; sa parole est un attribut éternel.
- On distingue la parole intérieure (le sens) des lettres et sons (créés) qui l’indiquent.
- Le Coran est la parole d’Allah, non créé ; nos récitations et nos écrits sont créés.
- Une créature ne peut pas « contenir » la parole d’Allah comme une qualité en elle.