Trois rationalismes
Il faut distinguer :
- Le rationalisme classique : la raison possède des idées ou des principes qui lui permettent de fonder le savoir, indépendamment de l’expérience. Descartes en est le modèle.
- Le rationalisme théologique muʿtazilite : la raison connaît par elle-même le bien et le mal, et peut établir les fondements avant toute révélation.
- La raison instrumentale moderne : la raison n’a plus pour tâche de contempler un ordre, mais de calculer des moyens. Horkheimer et Adorno y ont vu une réduction dangereuse.
Le kalām se situe de façon subtile : il est rationaliste en méthode et anti-rationaliste en prétention.
Ce que le kalām accorde
Le kalām n’hésite pas à prouver l’existence d’Allah, son unicité et ses attributs par la raison. Il admet que la raison peut connaître :
- les principes nécessaires (non-contradiction, causalité) ;
- que le monde est possible et donc dépendant ;
- qu’un être nécessaire est requis ;
- que le monde ne peut être éternel de la même éternité qu’Allah.
En ce sens, le kalām est plus proche des rationalistes que d’un fidéisme qui refuserait tout argument.
Ce que le kalām refuse
Il refuse que la raison soit la mesure de tout. Trois limites :
- Elle ne connaît pas les devoirs par elle seule : la détermination normative du bien et du mal vient de la loi (voir « Le bien et le mal »). La raison perçoit l’intérêt et le dommage, non l’obligation.
- Elle ne connaît pas l’au-delà : les réalités dernières sont connues par la révélation (samʿiyyāt).
- Elle ne peut fonder ses propres principes : elle les reçoit comme nécessaires ; elle ne les démontre pas par autre chose.
La raison est donc un organe réel de connaissance, mais borné. Ce n’est pas un défaut : c’est sa nature créée.
La contestation du rationalisme muʿtazilite
Les muʿtazilites poussaient la raison jusqu’à juger le texte révélé et à imposer à Allah le meilleur (al-aṣlaḥ). Le kalām ashʿarite objecte :
- si Allah était obligé par la raison, sa puissance serait limitée et sa liberté abolie ;
- l’idée d’un « meilleur absolu » présuppose une connaissance que nous n’avons pas ;
- la révélation vient déterminer ce que la raison ne peut trancher.
La raison instrumentale
La critique moderne de la raison instrumentale rejoint, sur un point, le kalām : une raison réduite au calcul des moyens, sans fin, devient incapable de juger les fins. Mais là où Adorno reste immanent, le kalām propose une fin : la sagesse divine, connue par la révélation.
Autrement dit, la raison n’est pas à rejeter, ni à diviniser : elle est à situer. Son rôle est d’établir les fondements et de comprendre la révélation, non de la corriger.
À ne pas confondre
- Rationalisme et usage de la raison : on peut user de la raison sans en faire la source ultime.
- Fidéisme et kalām : le kalām n’est pas fidéiste ; il démontre.
- Raison bornée et irrationalisme : borner la raison n’est pas la mépriser.
À retenir
- Trois rationalismes : classique, muʿtazilite, instrumental.
- Le kalām est rationaliste en méthode : il prouve par la raison.
- Il refuse que la raison fonde les devoirs, connaisse l’au-delà ou fonde ses propres principes.
- La raison est un organe réel mais borné : la révélation la complète, ne l’abolit pas.