Ne pas confondre science et scientisme
La science est un ensemble de méthodes et de résultats remarquablement efficaces pour connaître le monde naturel. Personne de sérieux ne la méprise. Le scientisme est une autre affaire : c’est la thèse selon laquelle la science est la seule (ou la meilleure) source de connaissance, et que tout le reste — métaphysique, éthique, théologie — est soit provisoire, soit du bavardage.
On distingue usuellement :
- Scientisme fort : seule la connaissance scientifique est de la connaissance ;
- Scientisme faible : la connaissance scientifique est la meilleure, sans exclure absolument les autres ;
- Scientisme ontologique : seul existe ce que la science peut étudier.
Le passage du scientifique au scientiste est fréquent, mais ce n’est pas un pas de la science : c’est un pas philosophique.
Les arguments et leurs limites
Le scientisme s’appuie sur le succès de la science. Deux objections classiques :
- L’auto-réfutation : « seule la connaissance scientifique est connaissance » n’est pas elle-même un résultat scientifique. C’est un énoncé philosophique. Le scientisme fort se disqualifie donc par son propre critère.
- Le problème de la démarcation : distinguer science et non-science s’est révélé difficile (Popper, Lakatos, Feyerabend). Or le scientisme a besoin de cette frontière.
À quoi s’ajoute le fait que la science présuppose des principes qu’elle n’établit pas : la régularité de la nature, la validité de la logique, la fiabilité des sens. Ces principes sont des conditions de la science, non ses produits.
L’analyse ashʿarite
Le kalām propose une théorie de la connaissance précise. Al-Jurjānī distingue la connaissance nécessaire (ḍarūrī), qui s’impose sans preuve — les données des sens, les principes de la raison, les rapports massivement transmis — et la connaissance acquise (kasbī), obtenue par le raisonnement.
Il en résulte que :
- la science est un mode acquis et hautement organisé de connaissance, mais elle repose sur des connaissances nécessaires qu’elle ne produit pas ;
- la connaissance n’est pas épuisée par l’expérience : les principes logiques et mathématiques sont nécessaires, non expérimentaux ;
- les questions de valeur, de fin et de sens ne sont pas des hypothèses empiriques et ne se tranchent pas par observation.
Cela ne limite pas la science comme savoir du monde ; cela situe son domaine. Comme le note le principe de non-contradiction : « une chose ne peut être et ne pas être » n’a pas été découvert au laboratoire.
De plus, la contingence établie par le kalām est une conclusion métaphysique : elle n’est pas réfutable par expérience, et pourtant elle décide de questions fondamentales. Si la science est le seul savoir, cette conclusion est irrecevable par principe — mais elle est pourtant le fondement de tout le reste.
À ne pas confondre
- Science et scientisme : l’une est une méthode, l’autre une philosophie.
- Limiter la science et l’attaquer : on défend la science en situant son domaine.
- Connaissance nécessaire et expérience : la connaissance ne commence pas qu’avec l’observation.
À retenir
- Le scientisme est une thèse philosophique, non un résultat scientifique.
- Le scientisme fort se réfute par son propre critère.
- La science présuppose des principes qu’elle n’établit pas.
- Le kalām distingue connaissance nécessaire et acquise, et situe le sens et la valeur hors du domaine empirique.