Les murjiʾa et l’irjāʾ
Les murjiʾa tirent leur nom de l’irjāʾ, le fait de reporter (arjā) le jugement. Le lexique les décrit comme ceux qui disent : « le péché ne nuit pas à la foi, comme l’obéissance ne profite pas au mécréant ». Ils ajournent donc le verdict sur le pécheur et séparent nettement la foi des actes.
Leur intention de départ est modérée : ne pas se hâter de déclarer autrui mécréant, en s’en remettant à Allah. Le danger est de glisser de la prudence à l’indifférence.
La conséquence : les œuvres évacuées
En séparant la foi des œuvres, l’irjāʾ aboutit à une conclusion lourde : les œuvres n’appartiennent pas à la foi. La foi devient un acte unique — l’assentiment ou la profession — que ni la désobéissance ne diminue ni l’obéissance n’augmente.
L’Ashʿarisme corrige cette thèse : les œuvres ne sont pas la réalité de la foi, mais elles en sont le perfectionnement et le témoignage. Dire que le péché ne détruit pas la foi n’autorise pas à faire des actes une réalité étrangère à la foi.
Les jahmiyya
Les jahmiyya se rattachent à Jahm b. Ṣafwān. Selon le lexique, ils soutiennent que l’homme n’a aucune capacité propre, réduit à l’état des choses inertes : c’est le jabr absolu. Ils nient également les attributs divins et tiennent le Coran pour créé.
Leur logique est celle d’un tanzīh mal conduit : pour ne rien faire ressembler à Allah, ils dépouillent Allah de toute détermination positive. Or nier les attributs, c’est nier la science, la puissance et la parole d’Allah, et donc vider l’objet même de la croyance.
Deux excès opposés
Les deux courants se situent aux extrêmes opposés :
| murjiʾa | jahmiyya | |
|---|---|---|
| Foi | indifférente aux œuvres | réduite à un assentiment vidé |
| Actes de l’homme | séparés de la foi | annulés par le jabr |
| Attributs | laissés de côté | niés |
| Coran | non tranché | créé |
Face à eux, l’Ashʿarisme tient le juste milieu : la foi est un assentiment réel, les œuvres la perfectionnent, les attributs sont affirmés sans assimilation, et l’homme possède un pouvoir acquis (kasb) réel mais créé.
Réfutation
La réponse ashʿarite consiste à rétablir les distinctions :
- entre report du jugement sur autrui, légitime, et négation du lien entre foi et œuvres, illégitime ;
- entre transcendance d’Allah, vraie, et négation de ses attributs, fausse ;
- entre création divine des actes et imputabilité de l’homme, toutes deux maintenues.
Ainsi les deux excès sont évités sans tomber ni dans la contrainte (jabr), ni dans la séparation indue de la foi et de ses fruits.
À retenir
- Les murjiʾa séparent la foi des œuvres jusqu’à neutraliser celles-ci.
- Les jahmiyya nient les attributs et disent le Coran créé.
- À la négation des attributs, al-Ashʿarī oppose une affirmation sans assimilation.
- L’Ashʿarisme tient le lien entre foi et perfectionnement par les œuvres.
- Le juste milieu se définit contre ces deux excès.