La question

Les causes produisent-elles leurs effets par elles-mêmes ? Le feu brûle-t-il en vertu d’une nature qui lui appartient, ou bien Allah crée-t-il la brûlure à l’occasion du contact ? Derrière une question abstraite se cachent trois enjeux : le miracle, la science, et le tawassul.

La position ashʿarite

La doctrine ashʿarite, formulée notamment par al-Ghazālī, soutient que les corps n’ont pas de pouvoir causal propre. Ce que nous appelons « cause » est une régularité voulue par Allah, l’habitude (ʿāda). Allah crée chaque effet, ordinairement lié à son occasion.

Conséquences :

  • la régularité est réelle — le feu brûle habituellement, l’eau désaltère —, donc la science a un objet ;
  • la régularité n’est pas nécessaire en soi : elle peut être suspendue, et c’est le miracle ;
  • aucune créature n’agit par elle-même : le tawḥīd est d’abord le monopole divin de la causalité.

La position taymiyyenne

Ibn Taymiyya refuse cet occasionalisme intégral. Il soutient que les causes ont des effets réels, créés et voulus par Allah, que la causalité est graduée et que nier tout pouvoir aux causes contredit la raison et le texte. Il ne divinise pas les causes : elles agissent par la permission et la création de Dieu, non indépendamment de Lui.

Les courants salafis adoptent largement cette position : causes réelles, miracles compris comme rupture de l’habitude (khāriq al-ʿāda), mais action d’Allah par les moyens qu’il a établis.

Les enjeux

1. Le miracle. Pour l’occasionaliste, le miracle est simplement un autre ordre : à chaque instant, Allah peut agir différemment. Pour le taymiyyen, c’est une exception à des natures réelles. Les deux préservent le miracle, mais l’expliquent autrement.

2. La science. L’occasionalisme ne nie pas la science : il en fonde la régularité sur la volonté divine. Le taymiyyisme la fonde sur des natures créées. Aucun des deux ne s’oppose à la connaissance du monde.

3. Le tawassul. C’est ici que le débat prend tout son relief. Une longue tradition sunnite, d’al-Subkī à al-Zaynī Daḥlān, argue : puisque seul Allah agit, demander une chose à une créature n’attribue aucune puissance à celle-ci ; le tawḥīd n’est donc pas nié par le tawassul. Les Taymiyyens répliquent que le tawḥīd se joue moins sur la causalité que sur le culte : il faut examiner à qui l’on adresse la demande, indépendamment de la question de l’efficace. C’est le cœur du désaccord théologique : monopole causal contre théologie praxéologique du culte.

L’analyse

L’occasionalisme est la position qui sauvegarde le mieux l’unicité :

  • il protège le tawḥīd de toute puissance créée : rien n’agit que par Allah ;
  • il rend le miracle immédiatement intelligible ;
  • il fonde la licéité du tawassul et de l’istighātha : la créature n’étant qu’un moyen, s’adresser à elle n’attribue rien à son pouvoir.

Le taymiyyisme, de son côté :

  • préserve le rôle des causes et de l’effort ;
  • mais, en déplaçant l’accent vers la pratique du culte, il a fourni au courant salafiste sa matrice : c’est de cette théologie praxéologique que procède la condamnation du tawassul comme association.

La tradition ashʿarite tient que la régularité est réelle mais instaurée : ni un monde de causes autonomes, ni un monde sans lois. C’est la position exposée dans « La causalité et l’habitude » et « Causalité humienne et occasionalisme ».

Ne pas forcer le désaccord

Il faut éviter deux excès : présenter Ibn Taymiyya comme un matérialiste qui donne un pouvoir indépendant aux créatures — c’est faux, il affirme la création divine —, et présenter l’occasionalisme comme une négation de la science — c’est faux, il en affirme la régularité. Le différend est métaphysique, non un conflit entre foi et raison.

À retenir

  • L’Ashʿarisme : les causes n’ont pas d’effet propre, la régularité est une habitude instaurée.
  • Ibn Taymiyya : les causes ont des effets réels, créés par Allah.
  • Enjeux : miracle, science, tawassul.
  • Le débat de fond : monopole causal contre théologie du culte.
  • L’occasionalisme est la position la plus sûre pour préserver le tawḥīd et fonder la licéité du tawassul.