Le texte et son sens

Le Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — a dit : « Celui qui introduit dans notre religion ce qui n’en fait pas partie, cela est rejeté » et « toute innovation (bidʿa) est égarement ». Les lexiques définissent la bidʿa comme « l’acte contraire à la sunna » ou « l’acte nouveau que les Compagnons et les Successeurs n’ont pas connu et qu’aucune preuve légale n’exige ».

La question décisive est donc : qu’entend-on par « innovation » ?. Le sens du mot dépend de ce qu’on y inclut.

La position wahhabite

Le wahhabisme lit « toute innovation » au sens le plus large :

  • toute pratique religieuse nouvelle, sans précédent explicite du Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — est un égarement ;
  • d’où la condamnation de la célébration du mawlid, des dhikr collectifs, des assemblées, de toute dévotion « inventée » ;
  • et l’interdiction de nommer certaines innovations « bonnes ».

Cette position a le mérite de la clarté : elle veut protéger la sunna de toute altération.

Le présupposé

Elle suppose que toute nouveauté religieuse est mauvaise en soi, indépendamment de son contenu. Or la preuve invoquée (le hadith) ne dit pas « toute chose nouvelle » ; l’un de ses énoncés précise : « ce qui n’en fait pas partie » — c’est-à-dire ce qui contredit la religion ou y ajoute comme partie constitutive.

Le lexique lui-même fournit la clé de la restriction : est bidʿa ce qui est contraire à la sunna, ou ce qu’aucune preuve légale n’exige. Une pratique qui relève d’un principe légal général n’est pas, en ce sens, une innovation.

L’analyse ashʿarite

La tradition sunnite distingue donc plusieurs catégories :

  • La bidʿa dans les moyens (wasāʾil) : de nouveaux outils au service de fins légitimes. Nul n’a jamais dit que classer le Coran, codifier la grammaire, ou construire des écoles était un égarement.
  • La bidʿa bonne (bidʿa ḥasana) : une pratique nouvelle conforme aux principes de la Loi. Les savants l’ont analysée selon les cinq qualifications (obligatoire, recommandée, permise, blâmable, interdite).
  • La bidʿa blâmable (bidʿa sayyiʾa) : une pratique qui altère ou ajoute à la religion sans fondement.

Des précédents sont célèbres : la collecte du Coran sous Abū Bakr, le second appel à la prière de ʿUthmān, ou les prières de nuit en commun sous ʿUmar, qui dit à leur sujet : « quelle bonne innovation ! ». Ces actes n’allaient pas contre la sunna ; ils l’organisaient. C’est sur cette base que les savants ont pu classer les innovations.

Deux excès symétriques

  • L’excès d’extension, typique du wahhabisme, qui condamne toute nouveauté et confond l’outil avec la fin.
  • L’excès inverse, qui dilue la notion et justifie des altérations manifestes au nom de la « bonne innovation ».

La tradition tient le milieu : protéger la religion de ce qui la déforme, tout en accueillant les moyens conformes à ses principes.

Pourquoi la distinction est vitale

Sur la bidʿa repose, en pratique, le jugement de millions de musulmans. Si toute nouveauté est un égarement, alors des pratiques largement répandues deviennent des fautes graves, et leurs auteurs des déviants. Si, au contraire, on distingue, beaucoup de ces pratiques sortent du champ de l’égarement ou relèvent de la divergence d’opinion. La différence entre une opinion discutable et un article de foi est ici toute la question.

À retenir

  • Le hadith vise l’innovation contraire à la religion, non toute nouveauté.
  • Le wahhabisme lit « toute innovation » au sens le plus large et proscrit en masse.
  • La tradition distingue moyens, bidʿa bonne et bidʿa blâmable, selon les cinq qualifications.
  • Les précédents (Coran, appel à la prière, tarāwīḥ) montrent des innovations organisatrices.
  • L’enjeu : ne pas transformer une divergence en critère de foi.