L’accusation

La polémique salafiste contre les Ashʿarites se résume en quelques chefs :

  • al-Ashʿarī aurait abandonné la voie des salaf pour la logique grecque ;
  • les Ashʿarites seraient des jahimites déguisés, vidant Allah de ses attributs (taʿṭīl) ;
  • leur taʾwīl corromprait le texte ;
  • al-Ashʿarī se serait finalement repenti et serait revenu au hanbalisme, notamment dans al-Ibāna ;
  • l’Ashʿarisme serait une secte minoritaire opposée à la tradition.

Ces thèses circulent largement. Il faut les examiner une à une.

Al-Ashʿarī et les attributs

Loin d’être un négateur, Abū al-Ḥasan al-Ashʿarī (m. 324/936) affirme les attributs réels et éternels d’Allah. Son al-Ibāna ʿan uṣūl al-diyāna se réclame explicitement du Livre, de la Sunna et de la voie des Compagnons et des Successeurs, et il y condamne les innovations.

Sa démarche n’est pas de nier mais de purifier : affirmer la science, la puissance, la volonté, la parole, sans faire d’Allah un corps ni le soumettre aux catégories du créé. C’est la réponse aux muʿtazilites, qui niaient les attributs, et aux anthropomorphistes, qui les corporisaient. On peut discuter ses choix, mais la caricature du « négateur » est fausse.

La question du « repentir »

L’argument du retour final au hanbalisme s’appuie notamment sur al-Ibāna. Mais ce texte appartient à l’œuvre d’al-Ashʿarī lu par tous, y compris les Ashʿarites, et il est lu dans les deux sens :

  • pour ses adversaires, il prouverait son retour ;
  • pour ses partisans, il montre la continuité de sa méthode : prouver par la raison au service du texte.

La chronologie de ses œuvres est discutée, et l’historien ne peut trancher à la légère. La thèse d’un homme « repenti » est un récit partisan dont on connaît aussi l’usage symétrique contre d’autres savants. Elle ne saurait tenir lieu de preuve.

Une accusation réciproque

La vérité est que la critique anti-Ashʿarite est réciproque et ancienne : les traditionnistes littéralistes ont contesté le kalām, et les Ashʿarites ont accusé leurs adversaires de tashbīh. Le corpus du Sharḥ al-ʿAqāʾid montre que le débat porte sur la méthode, non sur la foi : tous affirment Allah unique, éternel, sans ressemblance ; le désaccord est sur le moyen de parler de ses attributs.

Ce que la tradition en a fait

Sur le long terme, la grande majorité des savants sunnites — Chaféites, Malikites, une partie des Hanafites — se sont reconnus dans l’Ashʿarisme ou le Māturīdisme. Les grandes synthèses (al-Juwaynī, al-Ghazālī, al-Rāzī, al-Taftāzānī) en sont issues. Présenter l’Ashʿarisme comme une secte marginale est anhistorique.

Cela ne signifie pas qu’il faille canoniser tous les Ashʿarites ni interdire la critique interne : la tradition est vivante et se discute. Mais la critique doit porter sur des thèses, non sur des caricatures.

Distinguer les niveaux

  • Ibn Taymiyya critique des positions précises (le taʾwīl, la causalité, le tawassul) : c’est un débat théologique.
  • Les polémiques tardives attribuent aux Ashʿarites des thèses qu’ils ne tiennent pas : c’est de la caricature.
  • Les divergences réelles ne font pas des uns ou des autres des mécréants : la tradition distingue l’erreur d’ijtihād de la négation.

À retenir

  • Al-Ashʿarī affirme les attributs et se réclame des salaf : il n’est pas un négateur.
  • La thèse de son repentir est un récit partisan, non une preuve ; al-Ibāna est lu dans les deux sens.
  • La querelle porte sur la méthode (kalām, taʾwīl), pas sur l’existence et l’unité d’Allah.
  • L’Ashʿarisme a formé la majorité de la tradition sunnite savante.
  • Critiquer des thèses est légitime ; caricaturer un courant ne l’est pas.