Les faits
La doctrine du shirk appliquée aux tombes a produit des effets matériels d’une grande portée.
- Au tournant du XIXᵉ siècle (1801-1802), les forces saoudo-wahhabites pillent Karbala et détruisent des sanctuaires.
- Après la prise de La Mecque (1803) puis de Médine (1804-1806), elles rasent les coupoles élevées sur les tombes.
- En avril 1926, après la conquête du Ḥijāz, les Ikhwān d’Ibn Saʿūd détruisent systématiquement les mausolées du cimetière d’al-Baqīʿ, à Médine, où reposent des membres de la famille du Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — et de nombreux Compagnons. Le cimetière de al-Muʿallā à La Mecque est également ravagé.
Un voyageur britannique, Eldon Rutter, arrivé peu après, décrit un « désert de matériaux ruinés et de pierres tombales », non pas abattus par hasard, mais « arrachés et réduits en poussière ».
L’argument invoqué
La destruction s’appuie sur un faisceau de textes et de principes :
- le hadith qui ordonne de raser les tombes élevées et de détruire les images ;
- l’interdiction de bâtir sur les tombes et d’en faire des lieux de prière ;
- le principe de blocage des moyens (sadd al-dharāʾiʿ) : puisqu’une coupole peut mener à la vénération, il faut la supprimer ;
- la crainte que la vénération ne devienne un shirk.
Ce raisonnement n’est pas méprisable : le Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — a effectivement mis en garde contre la transformation des tombes en lieux de culte, et une part de la tradition classique déconseille de bâtir sur les tombes.
Où se situe le problème
Le désaccord ne porte pas d’abord sur le fiqh de la construction sur les tombes. Il porte sur quatre points.
1. De la permission à l’obligation. Un avis déconseillant de bâtir ne commande pas de détruire ce qui existe depuis des siècles. La destruction est une action positive, qui exige sa propre preuve et son propre calcul de conséquences.
2. Le respect dû aux morts. Les tombes visées étaient celles de la famille du Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — et de ses Compagnons, que la communauté vénère depuis l’origine. Or la Loi ordonne d’honorer les morts et interdit de les mutiler ou de profaner les sépultures. La tradition sunnite a considéré l’acte comme une atteinte, non comme une purification.
3. La règle du moindre mal. Le kalām enseigne que l’on compare les biens et les maux. Même en admettant l’objectif de prévenir le shirk, la destruction a provoqué une indignation mondiale, des tensions avec les pèlerins et des fatwas interdisant le ḥajj tant que les lieux restaient profanés. Un remède qui produit une discorde générale contredit la sagesse de la Loi.
4. La différence entre prévenir et convertir. Interdire une pratique est une chose ; imposer l’interprétation par la force en est une autre. La tradition sunnite a connu des avis divergents sur les tombes ; elle n’a pas connu la destruction en masse des sépultures des premiers musulmans.
Ce que le kalām oppose
- L’amr bi-l-maʿrūf se fait par degrés, avec douceur et selon la capacité ; il ne justifie pas de créer un mal plus grand.
- Le respect des morts est un principe : le Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — a interdit de s’asseoir sur une tombe et de la fouler, ce qui montre leur sacralité.
- La distinction du fiqh et de la croyance : qu’un savant déconseille une coupole ne fait pas de celui qui la visite un mécréant, et ne justifie pas de raser la tombe d’un descendant du Prophète — notre maître Muhammad ﷺ.
L’épisode d’al-Baqīʿ est, pour la tradition sunnite, l’illustration d’une erreur de méthode : au nom de la pureté, on a produit la division et l’effacement de lieux de mémoire qui appartenaient à toute la communauté.
À retenir
- Les campagnes wahhabites détruisent des tombes à Karbala (1801-1802), La Mecque, Médine, puis à al-Baqīʿ (1926).
- L’argument : textes sur les tombes élevées et blocage des moyens.
- Les problèmes : passer de l’avis au commandement de détruire, violer le respect des morts, ignorer le moindre mal, imposer par la force.
- Le kalām : réformer par degrés, préserver la mémoire, ne pas créer un mal plus grand.