Deux notions à définir

La walāya est la proximité avec Allah : le walī est l’ami de Dieu, celui qui « œuvre à la vérité en se détournant de soi », selon les lexiques. La karāma est, selon al-Jurjānī, « l’apparition d’une chose hors de l’ordinaire, de la part d’une personne non accompagnée d’une prétention à la prophétie ». Il ajoute une distinction décisive : ce qui n’est pas accompagné de foi et d’œuvre bonne est un grade progressif (istidrāj, l’illusion qui égare), tandis que ce qui s’accompagne d’une prétention prophétique est un miracle (muʿjiza).

Ces notions ne sont donc pas marginales : elles structurent la compréhension sunnite de la sainteté, du charisme et de la tromperie.

Les fondements révélés

Les karāmāt ne sont pas une invention soufie : le Coran rapporte des faits hors de l’ordinaire pour des hommes de Dieu — la provision de Maryam, les gens de la caverne, l’homme qui avait une science du Livre, les compagnons de la caverne. La tradition affirme aussi que les martyrs sont vivants et que les âmes subsistent dans le barzakh ; le Prophète — notre maître Muhammad ﷺ — a parlé avec les morts de Badr.

La position wahhabite

Le wahhabisme tend à réduire cette réalité :

  • méfiance envers le tasawwuf et la terminologie de la sainteté ;
  • refus que les défunts entendent ou exaucent ;
  • condamnation de la visite et du tawassul par les saints ;
  • réduction de la sainteté à la seule piété légale, sans les états spirituels que la tradition a décrits ;
  • suspicion que toute vénération d’un saint est une porte vers le shirk.

Il faut toutefois distinguer : beaucoup de salafis affirment les karāmāt en principe, et récusent seulement leur instrumentalisation ; d’autres les nient presque entièrement. La position est donc graduée.

L’analyse ashʿarite

Le kalām tient une ligne double.

Affirmation. Les charismes sont réels ; les âmes subsistent ; les saints existent. Nier la possibilité des karāmāt revient à fermer la porte à ce que la révélation atteste et à ce que la puissance d’Allah peut toujours accomplir. L’occasionalisme rend d’ailleurs la chose intelligible : si Allah seul produit les effets, il peut produire l’extraordinaire par qui il veut.

Refus de l’excès. Le saint n’agit pas par lui-même ; il n’est pas une divinité. Lui attribuer un pouvoir propre, en faire une source d’exaucement indépendante, c’est une erreur. La différence entre karāma et magie (siḥr) ou istidrāj est précisément la droiture de celui qui en est le siège et la conformité à la Loi.

Sur le soufisme. La tradition sunnite ne condamne pas le tasawwuf comme tel : elle l’a intégré dans l’orthodoxie. Al-Ghazālī en a montré la conformité avec la Loi, et les grandes voies spirituelles ont formé des générations de savants et de pieux. Ce qui est blâmable, ce sont les innovations : invoquer les maîtres comme des dieux, croire à l’incarnation (ḥulūl) ou à l’unité de l’être au sens panthéiste, se dispenser de la Loi. Condamner toute spiritualité confond le remède avec la maladie.

La voie et ses maîtres. Dans la tradition, le shaykh de la voie guide vers Allah, et l’on recherche son appui et sa prière, comme on recherche la baraka des saints et l’on demande à Allah par leur rang. Cette démarche n’est pas un culte rendu à la créature : elle repose sur la conviction qu’Allah seul agit, et que les saints ne sont que des moyens de sa miséricorde. La silsila, le wird et l’adab qui l’encadrent sont les formes par lesquelles la communauté a transmis cette voie.

La distinction à tenir

VraiFaux
Le saintun proche d’Allahune divinité
Le charismedon d’Allahpouvoir propre
Le respectvénération liciteadoration
La voiepiété et Loiextravagant et hors-Loi

Tenir cette distinction évite deux écueils : l’exagération qui divinise la créature, et le nivellement qui n’admet plus rien de la sainteté.

À retenir

  • La walāya et les karāmāt sont des notions islamiques établies, non des ajouts soufis.
  • Les karāmāt se distinguent du miracle (prophétique) et de l’istidrāj (illusion).
  • Le wahhabisme les réduit ou les suspecte comme porte du shirk.
  • Le kalām affirme les charismes mais refuse tout pouvoir propre à la créature.
  • Le tasawwuf authentique est intégré à la tradition ; c’est l’innovation qui est blâmable.