L’accusation
La critique wahhabite du kalām reprend un grief ancien :
- le kalām est une innovation postérieure aux salaf ;
- il vient de la philosophie grecque importée ;
- il conduit au taʿṭīl (vider Allah de ses attributs) et au taʿwīl ;
- il a divisé la communauté ;
- les salaf s’en tenaient au texte, sans spéculation.
L’accusation n’est pas née avec le wahhabisme : dès les premiers siècles, des traditionnistes hanbalites se sont méfiés de la théologie dialectique. Il faut donc la prendre au sérieux, puis la discuter.
Ce que le kalām prétend être
Le kalām n’est pas une philosophie de plus : c’est l’explication raisonnée de la foi et sa défense contre les objections. Le corpus le dit nettement : il est « le fondement des jugements de la Loi et le chef des sciences religieuses », dont les preuves sont « les arguments démonstratifs » confirmés par les textes. Il sert à établir l’existence du Créateur, son unicité, ses attributs, et à écarter les contradictions apparentes.
Sa méthode est réciproque : la raison prouve la véracité de la révélation, et la révélation confirme le bon usage de la raison. Al-Ashʿarī lui-même fait de l’examen un devoir pour qui en a la charge, tout en conservant la voie des anciens : affirmer sans modalité et remettre le sens à Allah.
Le texte du corpus sur les critiques
Le Sharḥ al-ʿAqāʾid d’al-Taftāzānī aborde frontalement « ce qui a été rapporté de certains salaf : le blâme du kalām et son interdiction ». Il explique que ces propos visaient :
- le partisan outré ;
- celui qui n’atteint pas la certitude ;
- celui qui cherche à corrompre les croyances des musulmans ;
- celui qui se plonge dans les difficultés des philosophes sans nécessité.
Autrement dit, la critique des salaf visait un mauvais usage, non l’instrument lui-même. Le commentateur ajoute qu’on ne peut interdire ce qui est « le fondement des obligations et la base des prescriptions ».
Le présupposé de la critique
L’accusation suppose que la foi n’a pas besoin d’examen et que toute rationalité est étrangère. Or :
- le Coran argumente sans cesse : il appelle à observer, à raisonner, à considérer les preuves ;
- les Compagnons ont débattu et réfuté des adversaires ;
- la démonstration n’est pas grecque par essence : l’enchaînement logique appartient à la raison humaine, utilisée par tous.
Refuser la logique, c’est se condamner à ne plus pouvoir répondre aux objections — et laisser le champ libre au sophisme. La critique du kalām est elle-même une position théologique, qui emprunte à la raison ce qu’elle prétend refuser.
La distinction des capacités
La tradition ne confond pas les niveaux. Elle distingue :
- le croyant simple, qui n’a pas besoin de la spéculation : sa foi par affirmation et remise du sens suffit ;
- le savant et celui qui affronte le doute, pour qui l’examen devient nécessaire.
Le kalām n’est donc pas imposé à tous ; il est un remède administré selon le cas. Prétendre l’interdire à tous, c’est confondre la médecine avec la maladie.
Le vrai reproche
Sous l’accusation légitime de « philosophie grecque » se cache une critique qu’il faut inverser : ce n’est pas le kalām qui importe les thèses des philosophes, c’est précisément lui qui les réfute. Les ashʿarites ont combattu l’éternité du monde, la négation des attributs, la causalité nécessaire. Accuser la théologie qui réfute la philosophie de propager la philosophie est une confusion.
Cela ne dispense pas le kalām d’un examen critique : les mutakallimūn eux-mêmes, et al-Ghazālī le premier, ont discuté leurs propres outils. Mais la critique interne n’est pas le rejet en bloc.
Pour les méthodes de preuve que le kalām emploie, voir la leçon Méthodes et jugement.
À retenir
- L’accusation anti-kalām est ancienne et mérite examen, non mépris.
- Le kalām est l’explication raisonnée et la défense de la foi, non une philosophie importée.
- Le corpus explique que la critique des salaf visait un mauvais usage.
- Le Coran et les Compagnons argumentent : la raison n’est pas étrangère à la foi.
- La mesure : remède pour qui en a besoin, foi simple préservée pour les autres.